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Mimétisme (Mimicry)

 

Isabelle Masse, McGill University

 

 

Le mimétisme en tant que terme critique est aujourd’hui principalement associé au champ des études postcoloniales grâce aux travaux du théoricien de la littérature Homi K. Bhabha. Dans l’ouvrage The Location of Culture (1994), Bhabha conceptualise la notion de mimétisme en la liant avec celle plus vaste d’hybridité culturelle. Le mimétisme est entendu, dans un sens large, comme l’imitation des attitudes sociales et culturelles du colonisateur par le colonisé. Selon Bhabha, cette imitation peut ébranler l’image et le rôle stéréotypés que les colonisateurs attribuent aux colonisés pour satisfaire des intérêts économiques ou des idéologies expansionnistes. Elle offre ainsi un moyen de déstabilisation de l’hégémonie coloniale et d’émancipation des peuples colonisés. Avec le développement maritime, les « missions civilisatrices » et la poursuite de nouveaux marchés qui caractérisent la première modernité, les interactions entre peuples de différentes origines sont le lieu de luttes de pouvoir qui s’expriment en particulier à travers des conflits identitaires. Pour les conquérants comme pour les conquis, la construction de représentations identitaires est en effet un enjeu décisif dont peut dépendre le contrôle ou la perte de contrôle, l’asservissement ou l’affranchissement, voire ultimement la survie ou la mort. Dans ce climat, le mimétisme est un geste d’adaptation presque inévitable qui donne lieu à une hybridité culturelle dont les conséquences peuvent s’avérer soit néfastes ou bénéfiques. Dans tous les cas, l’acte d’imiter résulte d’une confrontation à l’altérité, d’un choc des cultures, et fait partie intégrante d’une mouvance globale qui est caractéristique de la première modernité et qui se poursuit, sous d’autres formes, à l’heure de la mondialisation actuelle. L’imitation constitue à la fois une cause et un effet de la fluidité des frontières sociales et culturelles d’un monde en profonde mutation.

 

Bhabha appuie sa conception du mimétisme sur des bases pluridisciplinaires issues de la théorie postcoloniale, de la psychanalyse, de l’histoire et de la biologie. Dans le champ spécifique de la psychanalyse, la référence au mimétisme renvoie plus étroitement à un texte de Jacques Lacan qui lui-même se fonde sur une conceptualisation du domaine de la biologie évolutive. Le mimétisme désigne en biologie les phénomènes de camouflage liés à la survie animale. Il s’agit typiquement d’un comportement de protection qui permet à l’animal de se dissimuler, par une transformation morphologique ou chromatique, pour échapper à un éventuel prédateur. Roger Caillois (1913-1978) expose une facette méconnue de ce mimétisme, tout en établissant un parallèle entre comportements animal et humain. Il postule que le camouflage constitue non seulement un processus de défense, mais aussi d’autodestruction, en l’occurrence un dérèglement dans le rapport de l’être vivant à son environnement. Chez l’humain, l’absence de différenciation d’avec le milieu peut se présenter selon Caillois comme un phénomène de dépersonnalisation, soit une assimilation destructrice qui s’accompagne d’une perte de sentiment de personnalité. Ainsi, « à côté de l’instinct de conservation, qui d’une certaine manière tourne la créature vers la vie, il y a en général une sorte d’instinct de renonciation qui la tourne vers un mode d’existence diminué [ma traduction] » (1984 : 32). Caillois met donc en évidence le côté sombre de l’acte d’imitation chez l’homme à partir d’analyses du comportement animal. À sa suite, Lacan transpose le mimétisme animal au champ de la psychanalyse. Dans Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964), il reprend les analogies entre comportements animal et humain que Caillois avait proposées quelques années plus tôt dans l’essai intitulé Méduse et cie (1960). C’est en partie sur ce travail de Lacan qui associe mimétisme et camouflage que Bhabha élabore sa propre théorisation dans le champ des études postcoloniales.

 

Si l’imitation du colonisateur par le colonisé est généralement considérée comme une forme d’assimilation sociale et culturelle, dans la théorisation de Bhabha, elle peut aussi posséder un caractère de résistance et d’émancipation. Le mimétisme présente deux revers qui, dans une certaine mesure, rappellent en mode inversé ceux interprétés par Caillois. D’une part, c’est une stratégie de contrôle inadéquate, créée par l’autorité coloniale; d’autre part, c’est une appropriation culturelle, libératrice, réalisée par le colonisé. Dans le premier cas, les colonisateurs cherchent à maîtriser, voire à asservir les sujets colonisés, en leur imposant une normalisation standardisée. Bhabha affirme alors que « le mimétisme émerge comme l’une des stratégies les plus élusives et les plus efficaces du pouvoir et du savoir colonial » (2007 [1994] : 148). Selon lui, ce mimétisme répressif est « le désir d’un Autre réformé, reconnaissable, comme sujet d’une différence qui est presque le même mais pas tout à fait » (148). En d’autres termes, le sujet colonisé est contraint d’imiter tout en assumant paradoxalement une différence identitaire; il doit à la fois tendre vers le Même tout en demeurant l’Autre, objectifié et essentialisé. L’imitation ne lui confère aucune autonomie, aucune liberté, aucun pouvoir, mais consolide au contraire un rapport de force entre dominant et dominé. Ce mimétisme, promu par les missions colonisatrices, est une stratégie disciplinaire normalisante qui, afin d’être efficace, doit maintenir une différence artificielle entre l’opprimé et l’oppresseur. Il témoigne dans cette mesure d’une ambivalence profonde.

 

D’après Bhabha, le comportement mimétique du colonisé peut également être une tactique qui permet d’échapper au contrôle du pouvoir colonial. Dans ce second cas, le mimétisme s’avère une appropriation subversive de la culture dominante. Le sujet colonisé expose l’artificialité de la logique oppositionnelle entre Soi et Autre par une appropriation délibérée des codes et des signes culturels dominants. Il affiche un métissage qui rompt avec les stéréotypes identitaires et, de ce fait, tend à subvertir l’ambivalence du « même mais pas tout à fait ». Le portrait de l’Iroquois Joseph Brant (1742–1807) paraît significatif en ce sens (Fig. 1). Tout en conservant le costume et les attributs du guerrier autochtone, Brant emprunte une expression et une pose corporelles qui sont conformes aux normes du portrait occidental. Il imite de la sorte une présentation de soi, une construction identitaire qui prévaut dans la culture visuelle coloniale. Ce type de mimétisme participe d’une forme de résistance qui réutilise tout en les détournant les armes de répression employées par les colonisateurs. Il pose une menace à l’ordre établi par sa reprise partielle et inadéquate du discours autoritaire en vigueur. Il « contamine » celui-ci par une hybridité « indue » qui expose au grand jour l’une de ses failles majeures, à savoir son ambivalence. La révélation de l’ambivalence du discours dominant déstabilise inévitablement sa valeur de légitimation. À ce sujet, Bhabha souligne que « [l]a menace que fait peser le mimétisme est sa double vision qui, en dévoilant l’ambivalence du discours colonial, démolit aussi son autorité » (152). Le mimétisme peut donc offrir au colonisé un lieu d’émancipation qui défie de l’intérieur l’hégémonie coloniale. Par son geste d’appropriation, l’imitateur remet en scène le discours colonial avec ses marqueurs de différence, notamment raciaux, et dévoile leur caractère construit, ainsi que leur fonction inavouée de contrôle : il débusque l’oppression que les stéréotypes et les catégorisations sous-tendent. Ce mimétisme critique est, selon Bhabha, un acte performatif qui expose la fragilité et l’incohérence des fondations idéologiques du système colonial. Il s’insère dans un espace « entre imitation et moquerie », c’est-à-dire qu’il nargue l’autorité mais évite l’affront direct en opérant sur un mode ironique ou humoristique. Il s’agit, en somme, d’une forme d’imitation qui jongle avec les règles établies afin de mieux s’en émanciper.

 

Le modèle de mimétisme élaboré par Bhabha a eu un impact majeur sur la théorie postcoloniale. Une des critiques qui lui a été adressée est que dans l’acte d’imitation il est parfois impossible de distinguer clairement moquerie et ridicule, appropriation et récupération et, donc, résistance et assimilation. Dans ces conditions, la mise en application du modèle théorique peut s’avérer souvent problématique, pour ne pas dire spéculative. En outre, le modèle tend à sous-estimer la réciprocité du geste mimétique. De fait, les colonisateurs ont aussi embrassé des attitudes qui leur étaient étrangères, ce qui complexifie davantage la dynamique des interactions entre cultures. Par exemple, le portrait gravé de William Augustus Bowles (1763–1805) présente un Américain, général de l’armée britannique, qui assume les traits identitaires d’un autochtone du XVIIIe siècle dans une hybridité culturelle qui rappelle étrangement celle de Brant (Fig. 2). En d’autres termes, le mimétisme des comportements culturels s’accomplit très souvent selon un effet spéculaire à double sens. Lors de la première modernité et dans les siècles qui suivent, il s’agit d’un phénomène omniprésent lié à la mondialisation qui concoure activement à la formation de mondes nouveaux.  

 

© Isabelle Masse, last modified 24 April 2016

 

 

References:

Baudrillard, Jean. Simulacres et simulation.  Paris: Galilée, 1981.

 

Benjamin, Walter. "On the Mimetic Faculty." In Reflections: Essays, Aphorisms, Autobiographical Writings, edited by Peter Demetz: Schocken Books, 1986.

 

Bhabha, Homi K. Les Lieux de la culture : une théorie postcoloniale.  Paris: Payot, 2007. 1994.

 

____. The Location of Culture.  London; New York: Routledge, 1994.

 

Caillois, Roger. Le Mimétisme animal.  Paris: Hachette, 1963.

 

____. Méduse et cie.  Paris: Gallimard, 1960.

 

____. "Mimicry and Legendary Psychasthenia." October 31, Winter (1984): 17-32.

 

Fanon, Frantz. Peau noire, masques blancs.  Paris: Seuil, 1965.

 

Fuchs, Barbara. Mimesis and Empire: The New World, Islam, and European Identities. Cambridge; New York: Cambridge University Press, 2001.

 

Lacan, Jacques. Le Séminaire de Jacques Lacan. Les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse.  Vol. XI, Paris: Seuil, 1975. 1964.

 

____. "The Line and Light." In The Four Fundamental Concepts of Psycho-Analysis, 91-104. New York: Norton, 1978.

 

Leach, Neil. Camouflage.  Cambridge, Mass.: MIT Press, 2006.

 

Naipaul, V. S. The Mimic Men.  New York: Macmillan, 1967.

 

Taussig, Michael T. Mimesis and Alterity: A Particular History of the Senses.  New York: Routledge, 1993.

 

 

 

 

CRITICAL TERMS

Fig. 1. John Raphael Smith d’après George Romney, Joseph Tayadaneega called the Brant, the Great Captain of the Six Nations, 1779, mezzotinte sur papier, 50,2 x 35,3 cm, British Museum, Londres (œuvre dans le domaine public; photographie fournie par le British Museum)

Fig. 2. Joseph Grozer d’après Joseph Hardy, William Augustus Bowles, 1791, mezzotinte sur papier, 42,4 x 28,7 cm, British Museum, Londres (œuvre dans le domaine public; photographie fournie par le British Museum)